Almodóvar à Cannes : E=MC2

« La leçon est qu’il ne faut pas se mettre en travers de ce que veulent les consommateurs ».

Ainsi parle Ted Sarandos à Cannes, polémique patron de Netflix, le producteur de VàD (vidéo à la demande) par abonnement, dont deux films, en sélection à Cannes, ne sortiront pas en salle.

Or selon Pedro Almodovar, président du jury, la salle de cinéma sonorisée dans le noir et son grand écran est le lieu de réception optimale du film : le lieu de l’Hypnose Cinématographique.

On a tous vu autour de soi, ou fait soi-même l’expérience, d’un visionnage sur un écran télé ( même maxi), ou, plus fréquent maintenant, sur l’ordinateur, encore plus fréquent, sur l’écran du téléphone. Assis dans des trains, dans des avions, recroquevillé dans un divan, aux toilettes, prenant un bain, attendant le rendez-vous chez le dentiste, on consomme de l’image, sous forme de films, de séries, de vidéos, de photos à toute heure du jour et de la nuit, dans toutes les positions – on fait image de sa vie -. Sous cet angle il y a consommation d’image, car si chaque image consommée n’est pas directement payée, on payera le téléphone mobil et son abonnement, l’ordinateur permettant de se connecter à la Wi-fi… Plus de monopole pour la consommation d’image ; des dvd achetés à Bizerte dans les années 2000 dûment présentés en boîte plastique avec photocopie décolorée de l’affiche du film en première de couv’, et tout au long du dvd les têtes en ombre chinoise du premier rang du cinéma où le film a été re-filmé – parlons de grand écran, oui, mais avec têtes incluses !-, aux multiples plateformes de visionnage de films et séries à travers internet actuelles, même si les films arborent en guise de court-métrage les avertissements menaçants pour celui qui pirate un film – le visionne sans payer -, le mettant sur un pied d’égalité avec un citoyen lambda qui prendrait plaisir à renverser d’un coup de pied rageur une poubelle en pleine rue, ou pire encore bousculerait volontairement une pauvre mémé nécessiteuse, l’image nous arrive comme un raz de marée quotidien, payante ou non, nous payerons toujours quelque chose, parlons ainsi de « consommation d’images » – il ne nous viendrait pas à l’idée de dire qu’Emmanuel (Macron), quand il va se promener à Bagnères-de-Bigorre est un « consommateur » de nature ! Il aime la nature, c’est tout. On fait la différence, bien entendu. Le consommateur paye un service ou un bien, immédiatement, ou médiatement.

​Car le cinéma coûte cher, très cher et la logique en la matière est drastique. « Qu’est-ce qu’un film réussi pour vous ? » (question de Dany Jucaud à Jeffrey Katzenberg, producteur et fondateur de Dream Works, médaille d’or du 70ème anniversaire de Cannes). « Un film qui est rentable » ! (mais, ajoute-t-il « derrière une grande réussite commerciale, il y a toujours une créativité artistique de très haut niveau. » Merci pour le écrivains, scénaristes, réalisateurs et tous les professionnels du cinéma !)

​Le budget d’un des deux films produits par Netflix, en compétition cette année à Cannes, « Okja » du sud-coréen Bong Joon-ho, est estimé à 50 millions de dollars ! Que dire de la nécessité d’amortir le film.

​Ainsi, pour Sarandos :« se mettre en travers de ce que veut le consommateur »serait priver le consommateur de ses images qui se déversent à toutes les extrémités de sa personne et lui dire : « allez hop ! En salle » !

​On s’imagine la réaction ! En salle ? En salle de quoi ? En salle de gym ? Almodovar a raison, le « spectateur » ( le voilà enfin, notre personnage en voie de disparition !), qui allait deux fois l’an, une fois le mois, chaque semaine en salle obscure participait au « culte » du cinéma : il laissait tomber cannes, chapeaux, imperméables et problèmes aux portes de la salle obscure, « bonbons, esquimaux, chocolats glacés ! », et que la fête du cinéma commence ! L’ «hypnose du grand écran », ce plaisir rare, secret, hautement individualiste consistant à se laisser absorber dans le noir par l’image et le son, était à l’œuvre.

​Almodovar a raison : le film de cinéma, trouve son point de réception maximal, son point G de diffusion dans la salle noire, cette salle qu’on a rejoint en bus, en métro, en voiture, à vélo, à pieds, cette salle qu’on a sélectionnée, devant laquelle nous attend un ami, un amour, devant laquelle on fait la queue, qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, dans laquelle on s’assoit enfin, lumière !, que le film commence, que le grand culte magique du cinéma soit célébré ! Car il faut toute cette mise en scène de la mise en scène pour que l’EMC, l’État Modifié de Conscience se déclenche !

​Et puis quoi ? Qu’a-t-on raconté avec tout ça ? Comme l’âne qui n’arrive pas à choisir entre les deux gamelles, se laissera-t-on mourir de sa faim d’images ?

​Bien sûr que non ! C’est comme la polémique du e-book et du livre papier. L’un n’exclut pas l’autre. Mieux : ils se complètent. Le e-book permettra à Emmanuel (Macron), de relire « La recherche du temps perdu » lors d’une marche à Bagnères-de-Bigorre. Les VàD me permettront de voir Rivette en plein Atlantique.

​​En France le jeu de l’oie de sortie d’un film est très favorable à la salle : passage obligé en salles, le délai est de 4 mois pour les DVD et la vidéo à la demande, 10 mois pour la télévision payante comme canal+, 22 mois pour la télévision gratuite, 3 ans pour une plate-forme de vidéo à la demande par abonnement comme Netflix.

Le super consommateur d’image est né. Comme le géant vert du maïs, il mange, dévore tout, tout lui plait. Comment gérer, soigner le monstre ? Doit-on l’obliger à aller en séance d’EMC comme autrefois on allait au sanatorium ? Seuls les médecins de l’audiovisuel le savent. Espérons qu’entre placébo et remèdes de cheval ils feront les bons choix pour le nouvel EMC2 !

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