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Mausolée pour une Rambla

En revenant d’accompagner mon neveu à la gare de Sants de Barcelone, ce samedi matin gris et pluvieux du 19 août 2017, contournant la colonne en haut de laquelle Christophe Colomb désigne un point à l’horizon, j’ai tourné mon regard vers la Rambla qui commence là son parcours de 1100 mètres vers la place Catalogne. Tout semble normal. Des groupes de touristes en short traversent la chaussée et la statue vivante de gargouille de notre dame cuivrée se glisse dans ses ailes de diable. La circulation n’est pas coupée. Coup de volant à gauche, je m’engage sur la Rambla. Des serveurs traversent la rue avec des piles de chaises – sur la Rambla, bistrots et terrasses sont séparés par la rue, montante d’un côté, descendante de l’autre. Les kiosques à journaux et les marchands de fleurs sont ouverts, les Mossos d’Esquadra (les policiers) ne sont pas plus nombreux que d’habitude.

La vitesse de ma voiture est régulée par les feux rouges. Je guette quelque chose à gauche sur la partie centrale de la Rambla et soudain – ça ressemble à un petit mausolée de bougies bien serrées allumées au pied d’un platane entouré de gens, il y en a un deux, trois, puis un immense espace de fleurs et de bougies, de nounours et de ballons, de mots souvenirs, « no tenemos miedo » , «te recordaremos », la promenade favorite des milliers de touristes et croisiéristes qui font escale à Barcelone, est devenu un sanctuaire à la mémoire de ceux qui, touristes parmi les touristes, passants parmi les passants, sont morts, appareil de photos au cou, fauchés par la folie vengeresse de quelques uns.

En haut de la Rambla, à sa jonction avec la place Catalogne, le parterre au pied de la colonne néoclassique est vaste comme un jardin : avant-hier à 16h50, une camionnette blanche, respectant jusque là parfaitement le sens de la circulation, vire brutalement à droite au centre piéton bourré de monde de la Rambla qu’elle dévale à toute allure en zigzaguant de manière à provoquer un maximum de morts.

Barcelone et ses touristes sont K.O. Comme au lendemain d’une lourde cuite ils se réveillent devant ces parterres de bougies en pensant que oui, cette fois encore, ils en ont réchappé.